Chela Noori : de la réalité afghane à un engagement humanitaire sans faille
- 12 janv.
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Elle a grandi loin de l’Afghanistan, mais a choisi d’y retourner pour constater le quotidien de millions d’Afghans. En parcourant le pays, Chela Noori observe une société épuisée, une jeunesse sacrifiée, des femmes enfermées dans une vie sans horizon, mais aussi une résilience qui persiste malgré tout. Face à cette réalité, elle s’engage dans une action humanitaire de terrain. A travers l’association Afghanes de France, elle agit là où les besoins sont les plus urgents…

Une enfance dans l’exil
Chela Noori naît un an avant l’invasion soviétique, en 1978 à Kaboul. Son père est haut fonctionnaire, sa mère procureure. « Les communistes s’en prenaient aux élites. C’est ce qui est arrivé à ma famille, mon père a disparu du jour au lendemain. Puis, un matin, des collègues de ma mère l’ont prévenu : les Soviétiques allaient venir l’enlever aussi. Nous avons vu une voiture devant la maison, ils venaient pour nous. Avec ma mère, mes deux frères, ma sœur et moi nous avons fui par l’arrière de la maison » témoigne Chela Noori. Commence alors une semaine de fuite dans les montagnes afghanes. Seuls. Sans protection ni certitude. « Nous sommes arrivés au Pakistan. Là, le déclassement a été total. Une femme afghane seule avec quatre enfants, ce n’était pas bien vu. Ma mère nous déguisait en garçon, ma soeur et moi pour que nous puissions avoir une enfance “normale”, jouer dehors avec les autres enfants. Nous portions même des prénoms de garçon. Les filles n’étaient pas considérées au Pakistan. » se souvient Chela. En 1986, la famille vient s’installer en France. « Nous avons été envoyés à Alençon. Il y avait très peu d’Afghans en France à cette époque. J’ai grandi et étudié à l’école de la République, tous mes amis étaient français, il n’y a jamais eu de problème ». A la maison, la mère de Chela continue à leur parler en afghan. Elle tient à leur transmettre leur culture. Longtemps, Chela Noori observe l’Afghanistan à distance. Puis, progressivement, le pays de son enfance s’impose de nouveau à elle, dans toute sa complexité.
Une paix qui n’en était pas une
« La première arrivée au pouvoir des Talibans, je l’ai suivie de loin. J’étais en France, un peu égoïste je l’admets » évoque Chela Noori. Mais, petit à petit, Chela se reconnecte à son pays d’origine. En 2014, elle retourne pour la première fois dans ce pays dont elle n’a pas de souvenir. « A cette époque, on disait que le pays était en paix. C’est faux, il s’agissait d’une pseudo-paix. Ma famille qui a toujours habité là-bas avait des réflexes que je ne comprenais pas. A chaque fois que l’on prenait la voiture, ils vérifiaient dessous. Ils m’ont vite expliqué qu’ils s’assuraient qu’aucune bombe n’avait été posée. Lorsque nous roulions, nous passions parfois à côté de crevasses, j’interrogeais alors sur ce qu’il s’était passé. “Des attentats” me répondaient-ils chaque fois. En France, on ne parlait pas de ça » souligne Chela. Et, quand Kaboul tombe en août 2021, Chela n’est pas surprise. Elle observe depuis des mois l’effondrement méthodique des provinces. « Quand j’ai vu les images des gens courant derrière les avions, j’ai pleuré. Mon neveu a essayé de partir, il avait son laissez-passer mais il s’est fait écraser dans la foule et a eu la jambe cassée. Il n’a pas pu prendre d’avion et est resté » partage Chela et d’ajouter : « Lorsqu’ils ont pris le pouvoir, ils ont fait croire qu’ils avaient changé. Certains les appelaient les Talibans 2.0, je n’y ai jamais cru. Ils ont eu 20 ans pour analyser la population afghane et ils se sont rendus compte qu’elle était fatiguée de ces guerres incessantes. Ils ont joué là-dessus promettant une stabilité. Stabilité oui, mais à quel prix ? Celui de la liberté. La société est devenue une société d’hommes, les femmes sont peu nombreuses dans l’espace commun. Elles sont toutes en dépression… La jeunesse afghane, elle, est une génération sacrifiée. Elle ne va plus à l’école, n’a aucun espoir auquel se raccrocher. Ils sont l’Afghanistan de demain et ne sont pas lettrés, n’ont aucun accès à l’éducation. »
14 jours au cœur d’un pays à bout de souffle
« En mai dernier, j’ai décidé de retourner en Afghanistan, je voulais voir. Je voulais comprendre comment les gens vivaient réellement. Je suis partie seule, sans protection, sans escorte. » En 14 jours, elle parcourt 7 000 km avec son marham, un homme, un chaperon sans lequel les femmes n’ont pas le droit de sortir. « J’ai vadrouillé du matin au soir, sans arrêt. J’ai voyagé partout. J’ai voulu voir aussi bien les grandes villes, les lieux marqués par les combats, que les petits villages reculés. J’ai tout vu. Vraiment tout. Quelque part, j’ai fait le travail qu’on aurait dû faire depuis longtemps. C’est un pays d’une beauté incroyable. Je ne connaissais que Kaboul, qui était déjà magnifique. Mais en parcourant l’Afghanistan, je me suis rendu compte de l’ampleur de cette beauté. » Elle a rencontré des Afghans, revu sa famille, échangé avec des femmes. « J’ai eu de nombreux entretiens avec des femmes afghanes. Elles sont toutes en dépression mais gardent encore un espoir.
Elles sont d’une force incroyable, il faut le voir pour le comprendre. Je ne sais pas comment elles font. Elles ne font rien de leurs journées, elles n’ont plus de travail, alors qu’elles aimaient travailler. Certaines résistent malgré tout. Elles sortent seules, parfois.
Quand j’y étais, nous sommes sorties une fois avec quatre femmes de ma famille, sans homme. On s’est fait hurler dessus dans la rue, puis la police des mœurs est arrivée. Elles m’ont dit de courir et de sauter dans un taxi. C’est ce que j’ai fait. Elles voulaient me protéger, moi, l’Occidentale. Je crois que l’une d’entre elles a pris un coup de fouet. Elle n’a pas voulu m’inquiéter, elle m’a assuré que non. Mais j’ai vu des femmes se faire fouetter. C’est un autre monde. » témoigne Chela Noori. Lorsque l’on parle de l’Afghanistan, le focus est souvent fait sur le droit des femmes. « Il y a tellement d’autres sujets qui mériteraient tout autant notre attention et pourtant dont on ne parle pas du tout. Parmi eux : le changement climatique. Nous avons vu des lacs asséchés, cela a d’importantes répercussions sur l’agriculture et donc sur la capacité des Afghans à se nourrir. Il y a également un gros tabou autour du trafic d’organes. Beaucoup de personnes disparaissent ou se font tuer pour que l’on puisse prélever leurs organes et ensuite les vendre sur le marché international ». Mais, ce qui marque profondément Chela Noori, ce sont les enfants : « J’ai vu des enfants de cinq ou six ans travailler. Ils ramassent des canettes sur les routes pour les vendre à 0,01 cts. Les jeunes filles et les garçons sont une génération sacrifiée ». Chela Noori observe une contradiction qui la choque profondément : la multiplication de projets de construction de mosquées coûteux, alors même que la population survit dans des conditions indignes. « À côté de camps de tentes, j’ai vu des mosquées flambant neuves, construites pour des millions. J’ai demandé : comment est-ce possible ? Comment peut-on investir autant dans le religieux quand des enfants meurent de faim à quelques mètres ? C’est indécent. »
Afghanes de France : une nécessité d’agir
L’association co-fondée par Chela et ses frères et soeur “Afghanes de France” n’est pas née d’un élan émotionnel post-2021. L’idée mûrit depuis. La chute de Kaboul agit comme un accélérateur. Très vite, Chela Noori adopte une position critique vis-à-vis de l’aide internationale. Pour elle, les milliards injectés en Afghanistan n’ont jamais aidé le peuple.
« On a injecté des milliards en Afghanistan pendant vingt ans. Cet argent a servi aux dirigeants mais pas au peuple. La corruption a tout détruit. » Afghanes de France se concentre sur des actions concrètes : aide alimentaire, soutien aux femmes, construction de centres de formation, prise en compte du traumatisme psychologique. Chaque action est pensée à partir du terrain. « Notre action n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan certes mais je me dis que si chacun apporte sa pierre à l’édifice et aide comme il le peut, ce ne sera plus qu’une goutte mais des milliers. Nous pouvons avoir un impact sur cette population, nous pouvons l’aider. » L’association mène aussi des actions en France. Elle accompagne socialement et administrativement les Afghans qui arrivent sur le sol français et les jeunes femmes mariées de force qu’elle met en relation avec des associations françaises. « La question des mariages forcés est taboue, pourtant c’est une réalité. Aujourd’hui, en France, des jeunes femmes sont mariées sans leur consentement » raconte Chela.
En 2026, Chela Noori retournera avec son ami Yoann en Afghanistan pour cartographier les besoins dans le pays, et ainsi mettre en place un projet humanitaire en rapport avec le système de santé. Une étape essentielle pour pouvoir agir au bon niveau, au bon endroit avec les bonnes ressources. « Nous avons également pour projet d’acheter une usine de couture pour permettre à une quarantaine de femmes de travailler. Cela serait toléré. Le projet doit être financé à hauteur de 15 000 euros, nous cherchons actuellement des financements » conclut Chela Noori.
Pour soutenir l'association Afghanes de France : https://www.association-afghanes-de-france.fr/



