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Le conflit Iran - Israël - Etats-Unis : révélateur des nouvelles rivalités de puissance


  • il y a 2 heures
  • 10 min de lecture

Après les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran et l’élimination du guide suprême Ali Khamenei, le Moyen-Orient entre dans une nouvelle phase d’incertitude stratégique. Riposte iranienne massive, tensions autour du détroit d’Ormuz, déplacements de populations et élargissement du conflit au Liban : la crise dépasse désormais largement le cadre d’un affrontement bilatéral. Situation militaire, conséquences économiques et humanitaires, risque de régionalisation et scénarios d’évolution, zoom sur un conflit aux multiples dimensions.


© image générée par IA
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Une confrontation militaire déjà structurée


L’objectif poursuivi par Washington et Tel-Aviv est désormais clair. L’élimination coordonnée du guide suprême et de près d’une cinquantaine de cadres politiques et militaires visait véritablement la structure du pouvoir iranien. L’idée était de constituer une rupture dans le pouvoir de la République islamique. Mais, l’effet escompté n’a pas forcément été au rendez-vous pour les Etats-Unis et Israël. « La vigueur de la réaction iranienne a surpris. En envoyant plus d’un millier de projectiles (drones et missiles) en deux jours, Téhéran a mis en œuvre une riposte très forte. On est loin des escalades contrôlées que l’on avait pu observer en mai 2024, on dépasse même la riposte vigoureuse de la guerre Iris. Cette fois, les Iraniens ont frappé beaucoup et partout : non seulement les Israéliens mais aussi les pays voisins : Bahreïn, Emirats, Koweït, Jordanie, Liban, Arabie Saoudite, Oman et même Chypre. » analyse Olivier Kempf, politologue.¹ D’autant que la temporalité est importante « Si l’ayatollah Khamenei a été tué à 9h00, les frappes sont parties dès 10h30, soit très brièvement après. Cela signifie que les Iraniens étaient préparés et que la mort du Guide a déclenché la riposte la plus forte mais aussi la plus décentralisée. » poursuit l’analyste et d’ajouter : « On observe des choses déjà constatées en Ukraine : le mélange de frappes de saturation par des drones Shahed (environ 400 par jour) et de missiles plus évolués (environ 200 par jour). À noter que ces missiles présentent des caractéristiques : ce sont des MRBM, tirés à plus courte distance, donc plus difficiles à détecter. Par ailleurs, les Iraniens ont employé pour la première fois des missiles à sous-munitions contre Israël, déjouant visiblement la DSA israélienne. » La stratégie est claire : saturer les défenses sol-air régionales, épuiser les stocks d’intercepteurs, perturber les capacités de détection et de coordination. « Pendant la guerre dite des 12 jours en juin 2025 et lors des frappes mutuelles de 2024, quasiment tous les drones étaient détectés et détruits avant d’atteindre leur cible. Aujourd’hui, un pourcentage, certes limité mais réel, parvient à destination. Cela s’explique notamment parce qu’ils sont tirés à plus courte distance. Quand ils partent d’un point à l’autre du Golfe persique et qu’ils volent au ras de l’eau, ils deviennent beaucoup plus difficiles à intercepter. Cela signifie qu’on entre dans une phase où les drones redeviennent militairement utiles. » partage Pierre Razoux, Directeur académique de l'Institut Fondation méditerranéenne d'études stratégiques (FMES).² Dans cette séquence, les drones jouent un rôle central. « La saturation permet forcément à certains drones de passer. Les systèmes de défense antiaérienne reposent sur le radar, la surveillance et des missiles antimissiles, mais ils ne garantissent jamais une protection totale. On l’a vu lors de la guerre des Douze jours : le Dôme de fer n’a intercepté qu’environ 80 % des tirs. En temps de guerre, une efficacité de 100 % n’existe pas. Il y a toujours un moment où l’attaque finit par percer les défenses », explique le général Christophe Gomart, ancien Directeur du renseignement militaire français, eurodéputé, vice-président de la commission de la sécurité et de la défense au Parlement européen. En réalité, la nature même du champ de bataille est en évolution « On constate aujourd’hui une véritable dronisation du champ de bataille. Sur le front russo-ukrainien, près de 80 % des pertes seraient liées aux drones et aux attaques de drones. Cette transformation du combat est absolument centrale et elle n’a sans doute pas été suffisamment anticipée par les armées occidentales », souligne le Général. Face à cette saturation, les États-Unis et Israël ont adopté une posture d’attrition. « Les deux alliés continuent de frapper l’Iran dans la profondeur, traquant les systèmes résiduels de défense anti-aérienne mais aussi ciblant les lanceurs, soit en silos soit surtout mobiles. Étant donnée l’étendue du pays, l’affaire est évidemment compliquée et contrairement à ce qu’affirment certains, le ciel n’est pas libre. Des drones ont été abattus et deux F15 américains sont tombés au Koweït. » explique Olivier Kempf.

De nombreuses conséquences à l’échelle mondiale

La crise dépasse largement le théâtre militaire. Elle touche immédiatement l’économie mondiale et les équilibres énergétiques. Symbole de cette guerre, le détroit d’Ormuz demeure au cœur des préoccupations. « Actuellement, le détroit d'Ormuz est sous le contrôle total de la marine de la République islamique », a déclaré Mohammad Akbarzadeh, un haut responsable des forces navales des Gardiens de la Révolution. La situation est d’autant plus complexe que des navires marchands ont été attaqués dans cette zone. Rappelons que le détroit constitue l’un des corridors maritimes les plus stratégiques au monde. Près de 20 % du pétrole mondial et plus d’un tiers de l’offre transportée par voie maritime y transitent quotidiennement. Mais il est toutefois intéressant de noter que « les frappes américaines et israéliennes n’ont pas touché l’infrastructure pétrolière iranienne. Cela n’est probablement pas un hasard : frapper les hydrocarbures provoquerait un choc énergétique mondial. Mais maintenir ces capacités intactes permet aussi de conserver un levier de pression dans les négociations futures. » souligne Pierre Razoux. Et, à l’heure de la mondialisation, toute perturbation a des conséquences immédiates sur les marchés. Une fermeture de facto, même temporaire, suffit à injecter une prime de risque géopolitique dans les cours des marchés financiers. Signe que cette situation a des conséquences qui dépassent le seul cadre militaire, les marchés financiers s’affolent : hausse du dollar, progression de l’or, écartement des spreads de crédit. Pour l’heure, les mouvements restent contenus mais la prime de risque s’installe. L’objectif implicite des puissances occidentales est de limiter un choc pétrolier comparable à celui des années 1970 et de maintenir le baril sous les 100 dollars. Néanmoins, les alternatives logistiques ne peuvent compenser totalement les flux transitant par Ormuz.

Au-delà des équilibres énergétiques et financiers, la crise produit également des effets humanitaires préoccupants, qui risquent de s’amplifier si la confrontation se prolonge ou s’étend. Au Liban, les représailles israéliennes ont rapidement touché les populations civiles. Des frappes ont provoqué des déplacements massifs à Beyrouth et Saïda. Dans les banlieues sud de la capitale comme dans les villages frontaliers, des familles quittent précipitamment leurs logements, transportant leurs biens dans des véhicules surchargés, tandis que les axes routiers sont saturés. Plusieurs établissements scolaires ont ouvert leurs portes pour accueillir les déplacés. Ces initiatives locales sont relayées par les agences onusiennes, qui recensent les abris encore disponibles et coordonnent les dispositifs d’urgence. Le Haut-Commissariat pour les réfugiés a exprimé son inquiétude : « La poursuite des violences risque de submerger les capacités humanitaires et d’exercer une pression supplémentaire sur les communautés d’accueil. »³ « Une escalade militaire forcerait davantage de familles à quitter leurs foyers et frapperait durement les civils. Des millions de personnes sont déjà déplacées dans la région. L’OIM suit la situation de près et se tient prête à fournir une aide d’urgence lorsque cela est possible. » a quant à elle avertit Amy Pope, cheffe de l'Agence des Nations Unies pour les migrations.⁴ La région accueille déjà des millions de réfugiés syriens, irakiens, yéménites et palestiniens. Toute extension du conflit viendrait fragiliser des systèmes humanitaires déjà saturés, notamment au Liban, pays dont la capacité institutionnelle est profondément affaiblie par la crise économique et politique des dernières années. Au-delà du Liban, une dégradation prolongée pourrait provoquer des flux transfrontaliers supplémentaires vers la Jordanie, la Turquie ou l’Europe. L’enjeu humanitaire est donc indissociable de la stabilité régionale à moyen terme.


De la régionalisation à l’internationalisation du conflit ?


Les frappes iraniennes ont touché plusieurs États riverains du Golfe, et l’entrée en guerre du Hezbollah élargit encore le théâtre des hostilités. Les Émirats arabes unis ont qualifié l’attaque iranienne de « violation flagrante » de leur souveraineté. Le Koweït a condamné les missiles et affirmé son droit à défendre son territoire. Le Qatar a dénoncé un « acte d’agression injustifié », appelant à un retour aux négociations. L’Égypte a mis en garde contre une extension du conflit menaçant la stabilité régionale. L’entrée du Hezbollah dans le conflit constitue un tournant majeur. En attaquant un site militaire près de Haïfa pour la première fois depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, le mouvement chiite libanais a élargi le front nord d’Israël. La riposte israélienne contre des cibles du Hezbollah à travers le Liban ouvre la perspective d’un conflit à plusieurs fronts. En effet, selon plusieurs médias libanais, l’armée israélienne est entrée dans la ville de Khiam, située dans le sud du pays à environ six kilomètres de la frontière israélienne. La localité est soumise à des bombardements continus. Les frappes israéliennes menées ces derniers jours ont déjà provoqué un déplacement massif de population. Dans le même temps, le Hezbollah a confirmé son entrée active dans la confrontation. Le mouvement chiite pro-iranien a annoncé avoir mené plusieurs opérations militaires contre des cibles israéliennes notamment avec des drones.

Par ailleurs, le risque d’internationalisation ne peut être exclu. Les États européens ont pour l’instant adopté une posture défensive, protégeant leurs installations et leurs ressortissants. Seule l'Espagne s'oppose à la guerre israélo-américaine en Iran et condamne les frappes des deux États. « L’Union européenne affiche une unanimité de façade face aux crises actuelles, mais dans les faits les positions restent très nationales. Chaque État continue de défendre avant tout ses propres intérêts. Nous faisons face à une évolution du monde que nous n’aurions absolument pas imaginée il y a encore quatre ans, au début de la guerre en Ukraine », observe le général Christophe Gomart. Plusieurs points pourraient accélérer l'internationalisation du conflit. Le premier : « Le détroit d’Ormuz, car une question devient centrale : comment garantir la liberté de navigation pour les navires transportant le pétrole, les marchandises ou les travailleurs du secteur énergétique ? Si ce passage stratégique venait à être bloqué dans la durée, le conflit prendrait immédiatement une dimension internationale. Si l’on veut réellement sécuriser ce détroit, il ne s’agira pas seulement d’une posture défensive : cela impliquerait aussi des actions offensives pour rétablir la circulation maritime ». note Christophe Gomart. L'annonce d'Emmanuel Macron d'envoyer des forces pour sécuriser le détroit s'inscrit dans cette dynamique. Parallèlement, « n'oublions pas l'article 42.7 du traité sur l'Union européenne qui stipule que nous devons porter assistance à tout pays de l'Union européenne ayant subi une attaque. Or Chypre a bien été visé. Cet article est d'ailleurs bien plus contraignant que l'article 5 de l'OTAN. A ce titre, nous avons pu voir quels États étaient en mesure de déplacer une frégate et ils sont relativement peu : les Britanniques ont dit qu'ils le feraient mais c'est un peu plus long que prévu, les Italiens et les Français eux l'ont fait. » poursuit le Général Gomart.

Enfin, la dimension normative joue un rôle central. L’initiative américaine a suscité des critiques au regard du droit international. « L’initiative américaine pose d’évidents problèmes au regard du droit international (...) la première déclaration israélienne a évoqué des frappes “préventives”, donc non couvertes par le droit international. » rappelle Olivier Kempf. Aux Nations unies, Washington a invoqué l’article 51 de la Charte, parlant de « légitime défense ». Mais cette justification ne convainc pas l’ensemble des États, qui y voient une instrumentalisation du droit. Dans son discours à la population française, Emmanuel Macron l’a d’ailleurs évoqué : les frappes américaines ont été menées « en dehors du droit international ». En réalité, pour Pierre Razoux, « ce conflit ne se limite pas à l’affrontement entre Israël et l’Iran. Il s’inscrit aussi dans une rivalité stratégique beaucoup plus large entre les États-Unis et la Chine. La crise actuelle doit également être analysée dans ce cadre de compétition globale entre grandes puissances. ». Le général Gomart abonde : « La Chine suit évidemment la situation de très près important la quasi totalité du pétrole iranien (payé en yuan).Le pétrole iranien représente environ 16 % de ses besoins énergétiques et celui du Venezuela près de 7 %. Au total, Pékin pourrait perdre près d’un quart de ses approvisionnements si ces flux étaient perturbés » et d'ajouter : « Il est donc peu probable qu’elle intervienne militairement, mais la Chine dispose d’une capacité industrielle considérable et pourrait soutenir indirectement ses partenaires. La Russie, de son côté, n’a probablement pas la capacité d’intervenir directement, mais elle pourrait fournir du renseignement ou une aide technique aux Iraniens », poursuit-il.


Quels scénarios pour la suite ?


« Plusieurs scénarios peuvent être envisagés. Le premier serait l’arrêt des combats si l’Iran venait à manquer de munitions ou si un accord était trouvé. Un autre serait celui d’un changement de régime, mais cela supposerait que la population et les forces de sécurité se retournent contre le pouvoir, ce qui reste aujourd’hui très incertain. Enfin, une coalition internationale pourrait intervenir pour sécuriser le détroit d’Ormuz et rétablir les flux énergétiques », analyse le Général Gomart et d'ajouter : « Par ailleurs, il est probable que le régime iranien lance des attaques terroristes s'il se sent aux abois. Compte tenu de son niveau de préparation à une guerre , il est tout à fait envisageable que ce type d'action ait été prévue. » De son côté, Pierre Razoux, voit d'autres possibilités émerger : « Le premier scénario serait celui d’une victoire rapide américaine et israélienne : l’appareil militaire et répressif iranien s’effondrerait, la population descendrait massivement dans la rue et le pouvoir serait déstabilisé de l’intérieur. Des oppositions armées pourraient émerger, notamment dans certaines régions périphériques. Mais ce scénario me paraît peu probable, car l’armée régulière iranienne reste largement légitimiste et aucun signe de défection majeure n’est observable. Un deuxième scénario serait celui d’un arrêt rapide des opérations par les États-Unis après quelques mois, laissant Israël seul face à l’Iran. Cette hypothèse est également peu crédible à court terme. Un troisième scénario pourrait être celui d’une reprise des négociations. Mais cela supposerait que Washington fasse un geste significatif, par exemple en levant une partie des sanctions. Si les États-Unis se contentent de dire : “nous arrêtons de vous frapper, soyez déjà satisfaits”, cela ne fonctionnera pas » analyse Pierre Razoux. Pour le directeur académique, le scénario le plus probable serait celui d’un enlisement. « L’Iran n’a pas besoin de gagner militairement pour atteindre son objectif stratégique : il lui suffit de ne pas perdre. Si le régime se maintient, même affaibli, il pourra présenter cela comme une victoire. Dans cette logique, la stratégie iranienne consistera probablement à faire durer le conflit, à économiser ses missiles et à harceler régulièrement ses adversaires. Nous entrerions alors dans une guerre d’usure. » explique-t-il et de conclure : « Ce qui est en train de se produire ne correspond pas à un effondrement du Moyen-Orient mais à un processus de recomposition stratégique. » conclut Pierre Razoux.



²Audition de Pierre Razoux au Sénat, 4 mars 2026

⁴Ibid

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