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Osons, notre moment est venu

il y a 11 minutes
4 min de lecture

La souveraineté numérique européenne n’attend plus qu’une décision : la nôtre.


Par Fabrice Bru, président du CESIN.


Une prise de conscience porteuse d’espoir


Il est un moment, rare, où citoyens, institutions, responsables politiques et entreprises finissent par regarder dans la même direction. Nous y sommes. Le rapport 2026 sur l’état d’avancement de la décennie numérique le confirme sans ambiguïté : 79 % des Européens considèrent la politique numérique comme une priorité majeure de l’Union, et 82 % jugent important de réduire notre dépendance aux technologies venues de pays tiers. Le rapport Draghi ne dit pas autre chose lorsqu’il appelle à renforcer la sécurité de l’Europe et à desserrer l’étau de ses dépendances stratégiques.

De cette convergence naissent, précisément, les grandes transformations. L’élan est là. Reste à le saisir.


De quoi parlons-nous ?


Encore faut-il s’entendre sur les mots — et se libérer d’une ambition paralysante. Oublions la souveraineté absolue, ce Graal qui décourage avant même d’avoir commencé. Retenons une définition pragmatique, immédiatement actionnable : être stratégiquement autonome, c’est maîtriser ses données et rester agnostique quant aux supports qui les hébergent et les traitent. C’est pouvoir résilier un service, migrer ses données, changer de fournisseur — librement, sans mettre son activité en péril. Cette définition a une vertu décisive : elle rend la souveraineté accessible dès aujourd’hui.

Pourquoi maintenant ? Parce que le monde vient de nous offrir une salutaire piqûre de rappel : tensions internationales, guerre commerciale, guerre de l’information — quand ce n’est pas de la manipulation pure et simple. Nous avons vu des États contraindre des acteurs technologiques à suspendre un service, le temps de manifester leur mécontentement. Et nous avons nous-mêmes cédé aux stratégies de fournisseur unique, séduits par la massification des achats — pour en payer, ensuite, le prix fort.

Le « kill switch » et l’asphyxie par les coûts ont agi comme un électrochoc. Notre autonomie stratégique passera donc aussi par une cybersécurité choisie, et européenne là où elle s’impose. C’est une chance : les prises de conscience de cette ampleur sont rares.

Sommes-nous pour autant condamnés à subir des solutions de cybersécurité conçues par des puissances extra-européennes ? Certainement pas. Le choix nous appartient encore. Et c’est maintenant qu’il faut l’exercer.


Toutes les raisons d’y croire : Sapere Aude


« Ose savoir », nous enjoignait Kant. Osons surtout prendre la mesure de nos atouts — ils sont considérables.


Premier atout : le marché. L’Europe est un géant économique. Avec 450 millions de consommateurs, l’Union pèse une centaine de millions d’habitants de plus que le marché américain, pour un tissu d’entreprises du même ordre de grandeur — environ 33,5 millions, contre 36,4 outre-Atlantique. Le potentiel est bien là, et il n’a pas vocation à devenir le terrain de conquête exclusif des autres puissances : c’est un levier de négociation exceptionnel et un socle rêvé pour faire grandir nos champions. Car chaque euro investi dans une solution européenne soutient notre innovation, nos emplois, notre autonomie.


Deuxième atout : les talents. La filière cybersécurité européenne s’appuie sur un système académique solide, complété par une génération d’autodidactes remarquablement inventifs. Ce vivier existe, il est motivé : il ne demande qu’à être mobilisé.


Troisième atout, en France, peut-être le plus précieux : une communauté. Structurée autour d’organisations comme le CESIN, elle partage ses expériences, apprend de ses échecs, échange sans relâche. Elle se retrouve lors de rendez-vous majeurs — le forum InCyber, le Cercle, les Assises de la cybersécurité. Elle dispose même d’un lieu totem : les campus cyber. Cette proximité humaine est un accélérateur sans équivalent.


Oser tout au long de la filière : chacun peut agir dès demain


La bonne nouvelle ? Chaque maillon de la chaîne détient une part de la solution. Et les premiers pas sont à portée de main.

Aux CIO, CTO et CISO. Nous avons longtemps fondé nos choix sur les solutions les plus déployées, celles que sacrent les grands cabinets d’évaluation. Osons bousculer les « best of breed » et partir à la découverte des offres européennes. Le CESIN et Hexatrust en ont dressé la cartographie dans un cyber-panorama des solutions françaises — bientôt européen —, où l’éventail des offres couvre tous les domaines. Les solutions existent : encore faut-il aller les chercher.

Osons évaluer notre risque de dépendance numérique pour en alerter nos directions générales — à l’image de l’indice de résilience numérique (IRN) — et en faire un critère de sélection à part entière dans nos marchés. Osons exiger des solutions d’origines diverses. En un mot : offrons-nous la liberté de ne pas toujours choisir la même provenance.


Aux intégrateurs et aux partenaires. Osons enrichir nos catalogues d’une offre européenne. Osons la proposer, fièrement, aux clients qui la recherchent.


À l’écosystème tout entier. Osons donner aux solutions européennes la visibilité qu’elles méritent, dans les salons professionnels, là où se bâtissent la notoriété et la confiance.


Le changement d’état d’esprit commence aujourd’hui


Oui, la place des solutions cyber européennes reste modeste. C’est précisément ce qui rend la marge de progression enthousiasmante. Nous avons tout pour réussir : une communauté active, des infrastructures disponibles, des entrepreneurs audacieux, des formations d’excellence. Il ne nous manque qu’un geste — sortir de nos automatismes, dépasser les grands benchmarks, donner leur chance à de nouveaux acteurs.

Nous aurons toujours besoin d’un mélange de services européens et non européens, et cet équilibre prendra du temps. Mais notre état d’esprit, lui, peut changer dès maintenant. Et c’est lui qui décide de tout.


Alors, osons. Et osons ensemble.

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