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Qui veut la paix prépare le futur : plongée au coeur de l’initiative RADAR

Née dans l’ombre du ministère des Armées, l’initiative RADAR entend changer la manière dont la France anticipe les crises à venir. Héritière de la Red Team Défense, elle assume une approche exploratoire, transversale et ouverte à la société civile. Avec Menaces 2035, RADAR ne cherche pas à prédire l’avenir, mais à bousculer les certitudes, interroger nos vulnérabilités… et révéler nos atouts. Une autre façon de penser la sécurité, la résilience et la force morale collective.



De la Red Team à l’initiative RADAR : le passage à l’échelle


L’initiative Radar s’inscrit dans le prolongement de l’expérience de la Red Team Défense menée au sein du ministère des Armées. Une expérimentation singulière, conduite dans une logique d’exploration. L’enjeu était bien de tester des hypothèses, de confronter des cultures, de provoquer des échanges inhabituels. Cette approche, qualifiée d’« effectuale », repose sur une idée simple : une expérimentation est avant tout un espace d’apprentissage. Certaines pistes fonctionnent, d’autres non, mais toutes permettent de progresser. « Il y a des choses qui ont très bien marché, d’autres pas du tout. Et ce n’était pas grave, parce qu’on n’était pas dans une obligation de résultat. » poursuit Ludovic Chaker, adjoint au délégué général pour l’armement en charge de l’anticipation stratégique. 

À l’issue de cette première phase, le retour d’expérience, une étape clé a permis « de faire un travail post-mortem très important pour savoir ce qui avait fonctionné ou pas. Très vite, un constat s’est imposé : les personnes directement exposées aux travaux de la Red Team ont été convaincues. En revanche, l’appropriation a été plus difficile dans les échelons qui n’avaient pas été directement intégrés à la démarche. Non par rejet, mais faute de tangibilisation. Les retombées opérationnelles furent plus limitées. Bien que ce ne fut pas l’objectif initial, la limite est très clairement apparue : absence d’indicateurs, de suivi structuré, de mesure d’impact » se souvient Ludovic Chaker. Autre enseignement : la frustration générée. De nombreux acteurs souhaitaient participer, sans pouvoir le faire. Ces constats ont servi de point de départ à RADAR : penser le passage à l’échelle, sans perdre l’esprit exploratoire initial. Radar naît ainsi d’un double mouvement : capitaliser sur les acquis de la Red Team, tout en élargissant le périmètre et en réduisant l’échelon temporel. Les auteurs de science-fiction, centraux dans la phase initiale, laissent progressivement place à une diversité accrue de profils. L’objectif devient alors de fédérer une communauté qui, jusque-là, n’existait pas en tant que telle. Ou plutôt, qui existait sous la forme d’un agrégat de mondes qui ne se parlaient pas suffisamment : acteurs de la tech, prospectivistes, chercheurs, start-up, associations, jeunes engagés dans les questions de défense. De fil en aiguille, cette communauté RADAR se structure et est officiellement lancée. Dans le même temps, la démarche s’ancre aussi à l’intérieur du ministère des Armées. Une nouvelle équipe, plus large que l’ancienne Blue Team, voit le jour : l’équipe Echo. Sa particularité ? Une interaction directe et assumée avec la société civile. RADAR suscite un intérêt croissant dans le secteur privé, y compris au plus haut niveau. « Grands groupes, entreprises de services, investisseurs : tous prennent conscience que l’anticipation stratégique n’est pas un luxe, mais une nécessité. Dans ce contexte naît le Club Radar, réunissant acteurs publics et privés autour de réflexions communes sur les risques, les ruptures et les transformations à venir » souligne Ludovic Chaker.


Menaces 2035 : interpeller sans prédire


L’ouvrage Menaces 2035 s’inscrit pleinement dans cette logique. Son titre, volontairement accrocheur, répond à un objectif clair : interpeller. « La dystopie, le négatif, c’est ce qui capte généralement l’attention. » note Ludovic Chaker. Loin d’un simple ouvrage grand public, le livre assume une fonction d’influence, y compris en interne, au sein du ministère des Armées et auprès des décideurs. Pour autant, les scénarios ne servent qu’à éclairer des futurs possibles, à interroger le quotidien des sociétés, et à permettre un raisonnement en rétro-ingénierie : comprendre ce qui nous sépare de ces futurs, ce qui est souhaitable et ce qui ne l’est pas. Parmi les scénarios explorés : une Europe privée de lithium, une guerre sino-indienne impliquant des soldats augmentés ou encore une ville française rachetée par une multinationale. Des scénarios volontairement dérangeants, qui interrogent autant notre quotidien que nos angles morts stratégiques. L’approche pratiquée par les équipes de RADAR tranche avec l’habituelle urgence et la gestion de crise. Ici on prend son temps, on analyse, explore certaines hypothèses. Surtout on change d’angle : l’idée n’est pas de se focaliser sur la menace, sur ce qui pourrait arriver. « Ce prisme de la menace peut induire des biais cognitifs, voire une forme de paranoïa. » évoque Ludovic Chaker. L’anticipation stratégique, telle que défendue par Radar, vise au contraire à élargir le champ des possibles. L’un des messages centraux de Menaces 2035 consiste à décaler le regard. Ne plus se contenter de comparer « notre négatif au positif des autres », mais identifier clairement nos atouts : le capital humain à travers l’excellent niveau de nos ingénieurs ou encore des briques technologiques comme le quantique qui nous sont enviés. Ces atouts sont nombreux, en France comme à l’échelle européenne, encore faut-il savoir les mobiliser. Derrière chaque menace se cache une opportunité », rappelle l’adjoint au délégué général pour l’armement. « À six mois des Jeux olympiques, on est arrivés dans un environnement d’experts assez techno-centré, où le cyber était pensé comme un domaine à part. En posant des questions simples — sur les scénarios de menaces, ceux qui avaient été écartés, ou les effets de combinaison — on a montré que l’anticipation stratégique permettait justement de sortir d’une lecture en silos. Pendant les Jeux, cette capacité à penser le cyber comme un mode opératoire intégré à d’autres risques a clairement été un atout pour la France. » poursuit Ludovic Chaker. Une évidence souvent oubliée dans un contexte dominé par l’urgence. L’anticipation stratégique permet justement de transformer une contrainte en levier, à condition d’adopter un état d’esprit ouvert, exploratoire, et de s’appuyer sur des acteurs qui ne pensent pas spontanément en termes de défense ou de sécurité.


Résilience, anti-fragilité et force morale


La réflexion s’étend enfin à la société dans son ensemble. Pour Ludovic Chaker, la notion de résilience, bien qu’omniprésente, reste insuffisante pour affronter le monde à venir. « La résilience, c’est prendre un coup et revenir à la normale. Nous, on parle d’anti-fragilité. » Autrement dit : voir le choc venir, décider comment l’absorber, le transformer ou l’éviter. Cette approche repose avant tout sur un état d’esprit. Une force morale collective, qui permet de ne pas subir. L’exemple des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024 est révélateur. Malgré des attaques cyber et des campagnes de propagande, le pays a tenu. « On était étanches à de nombreuses attaques, parce que tout le monde était en mode projet. » se souvient Ludovic Chaker. Lorsque la société est tournée vers un objectif commun, elle devient plus résistante, plus résiliente, plus robuste. Une dynamique qui peut s’activer sans attendre une crise majeure. Elle passe par l’engagement individuel, la formation, la réserve, les initiatives citoyennes. Chaque citoyen peut apporter sa pierre à l’édifice dans ce projet collectif. En résumé : qui veut la paix prépare le futur… ensemble.

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