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Réarmement européen : l’argent ne suffira pas

  • il y a 47 minutes
  • 5 min de lecture

En cinq ans, les dépenses de défense des États membres ont bondi de près de 80 %. Elles devraient atteindre 454 milliards d’euros en 2026. Une accélération historique à laquelle s’ajoutent désormais les nouveaux instruments financiers européens. Mais face aux ambitions affichées pour 2030, une autre question émerge : comment transformer cette masse financière en capacités militaires réellement disponibles ?


Dépenser plus, mais pour quel résultat ?

Il fut un temps où le manque de moyens était le principal problème des industries de défense européennes. Mais, la guerre en Ukraine a balayé les dividendes de la paix. Preuve en est : entre 2020 et 2025, les dépenses militaires des États membres ont progressé de 78,6 %. Après 418 milliards d’euros en 2025, elles devraient atteindre 454 milliards cette année. Au niveau européen, 11,3 milliards d’euros ont été alloués aux programmes liés à la défense sur la période 2021-2027, auxquels s’ajoutent environ 20,6 milliards réorientés depuis d’autres fonds et jusqu’à 150 milliards de prêts dans le cadre de SAFE. Un changement d’échelle. Mais derrière les objectifs budgétaires se pose la question de leur traduction opérationnelle. « Les États ont désormais un certain montant à dépenser, mais il n’est pas accompagné d’exigences de performance », souligne Kinga Wiśniewska-Danek, chef de cabinet à la Cour des comptes européenne et d’ajouter : « Le risque est alors que des dépenses plus élevées n’aient pas nécessairement un impact important sur le terrain et ne produisent pas de véritable changement ». Ce décalage entre l’augmentation des moyens financiers et leur traduction en capacités opérationnelles se retrouve notamment sur le terrain industriel. Après avoir été laissé de côté pendant de nombreuses années, le secteur de la défense est aujourd’hui sommé d’augmenter drastiquement ses cadences de production. Or, injecter davantage de financements ne permet pas de reconstruire instantanément des capacités industrielles. Après avoir été laissé de côté pendant de nombreuses années, il est aujourd’hui demandé aux entreprises d’augmenter drastiquement leur cadence de production. Rappelons qu’avant la guerre en Ukraine, l’Union européenne ne produisait que 300 000 à 400 000 obus de 155 mm par an. Au début de la guerre, les forces de Zelensky pouvaient en consommer entre 180 000 et 240 000… chaque mois. Par ailleurs, l’objectif européen d’un million de munitions livré à Kyiv n’a finalement été atteint qu’en novembre 2024, huit mois après l’échéance initialement fixée. « Augmenter les capacités de production prend du temps », insiste la Cour. D’autant que l’augmentation des cadences dépasse aujourd’hui la seule question de la production. L’approvisionnement en matière première est également au cœur de toutes les préoccupations car certaines tensions apparaissent très en amont des chaînes de valeur des munitions : sans volumes suffisants de composants indispensables à leur fabrication, les investissements réalisés chez les grands industriels ne peuvent produire tous leurs effets.


L’urgence opérationnelle face à la souveraineté

À cette difficulté s’ajoute un paradoxe. Entre le début de l’invasion russe de l’Ukraine et juin 2023, 78 % des acquisitions de défense des États membres provenaient de fournisseurs situés hors de l’Union européenne. Les États-Unis en représentaient à eux seuls 63 %. En d’autres termes, plus l’Union européenne dépense pour se réarmer, plus elle se fournit chez les Américains. Parmi les segments les plus concernés : les avions de combat, les systèmes de défense antimissile, les drones, les capacités spatiales, le cloud militaire, les communications satellitaires, le renseignement, le commandement et les frappes dans la profondeur. Et la présence de 23 pays de l’Union au sein de l’OTAN n’arrange rien. « La participation à l’Otan est une forte incitation pour les pays européens à acquérir des matériels américains » annonçait le Haut Commissariat au Plan français dans une note de juin dernier.¹ « S’il existe une urgence et que nous avons besoin d’un équipement dont nous ne disposons pas dans l’Union européenne, il paraît raisonnable et justifié de l’acheter sur étagère en dehors de l’UE », tempère Kinga Wiśniewska-Danek et d’ajouter : « Si nous décidons d’acheter en dehors de l’Europe, nous devrions avoir en tête un plan permettant de développer cette capacité chez nous à long terme. » C’est tout l’enjeu des clauses de préférence introduites dans plusieurs instruments européens. Elles doivent permettre de faire du réarmement un accélérateur de la BITD européenne, sans empêcher les armées de répondre à leurs besoins opérationnels immédiats.


Dépenser ensemble

Encore faut-il coordonner cet effort. En 2021, seulement 18 % des équipements de défense étaient acquis en coopération entre États membres, loin de l’objectif de 35 % fixé dès 2007. Pire encore, cette absence de coopération a un coût : entre 18 et 57 milliards d’euros par an… Depuis quelques années, l’Union européenne multiplie ses instruments financiers (Fonds européen de défense, ASAP, EDIRPA, EDIP, SAFE) précisément pour favoriser les projets communs. Mais la Cour des comptes de l’Union identifie un autre risque : celui de voir les financements augmenter plus vite que leur coordination. L’absence d’un véritable processus européen de planification capacitaire reposant sur une approche descendante peut conduire à « des investissements fragmentés, des doublons ou des lacunes capacitaires persistantes » prévient Kinga Wiśniewska-Danek.  


2030 : l’heure des choix

L’objectif la Commission européenne fixé dans la EU Defence Readiness Roadmap 2030 reste atteignable selon la Cour des comptes européenne. Mais les différents défis qui attendent à la fois l’Union et ses États membres viennent largement compliquer sa réalisation. Fragmentation des systèmes nationaux, dépendances extérieures, capacités industrielles contraintes, mobilité militaire ou encore commandement : l’Europe devra nécessairement hiérarchiser ses efforts. « Aller de l’avant ne nécessite pas nécessairement une refonte en profondeur, mais plutôt des mesures pragmatiques permettant de trouver un équilibre entre préparation opérationnelle, développement industriel, consolidation, concurrence et partenariats. Cela suppose d’abord d’évaluer les risques de dépendance à long terme liés aux choix nationaux en matière d’acquisition, en les alignant non seulement sur les impératifs d’urgence et de facilité, mais aussi sur les objectifs plus larges d’autonomie du continent. Surtout, l’autonomie ne doit pas être pensée comme une quête d’autosuffisance isolationniste, mais comme une gestion active des interdépendances. Cela implique de préserver la liberté d’action grâce à des partenariats diversifiés et résilients, ainsi qu’à des garanties réciproques. » note le rapport conjoint entre Clindengael et l’HCSS.² Parmi les principales recommandations énoncées : faire correspondre l’ambition industrielle à une demande prévisible et à des financements de long terme, renforcer le lien entre le développement capacitaire et les investissements de l’Union européenne ou encore positionner stratégiquement les petits États membres dans des dynamiques structurées autour de grandes plateformes industrielles. 

Après plusieurs années consacrées à trouver les financements du réarmement, le défi est aujourd’hui d’une toute autre nature. Les milliards sont aujourd'hui à disposition. Reste désormais à les convertir en capacités industrielles, en stocks, en infrastructures et en équipements disponibles. À l’horizon 2030, la crédibilité de la défense européenne se mesurera moins aux montants annoncés qu’à ce qu’ils auront effectivement permis de produire.



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