Cocaïne : la mondialisation du narcotrafic redessine les routes du crime
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Des ports latino-américains aux rues des grandes villes européennes, le trafic de cocaïne s’inscrit désormais dans une économie criminelle mondialisée. Porté par une production record en Amérique du Sud et par l’ouverture de nouveaux marchés en Europe, ce commerce illicite transforme les dynamiques de violence, reconfigure les réseaux criminels et met à l’épreuve les stratégies de lutte traditionnelles contre le narcotrafic.

Une économie criminelle devenue continentale
Ces dernières années, plusieurs pays d’Amérique latine ont connu une montée spectaculaire de la violence liée au narcotrafic. Si le Mexique ou la Colombie sont depuis longtemps associés à ces dynamiques, d’autres États auparavant relativement épargnés, comme l’Équateur, sont désormais frappés de plein fouet. Une évolution qui s’inscrit dans un contexte plus large : « L'Équateur n'est pas un cas à part, puisque l'ensemble de l'Amérique latine, centrale et du Sud, et les Caraïbes, sont tombés dans un système extrêmement violent. Ce n'est pas une exception. C'est une évolution tendancielle liée notamment à l'augmentation de la production de cocaïne en Amérique du Sud. » souligne Stéphane Quéré, criminologue et enseignant au Master Criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM). La production mondiale de cocaïne atteint aujourd’hui des niveaux records. Les cultures de coca se concentrent principalement en Colombie, au Pérou et en Bolivie, mais leurs effets se répercutent sur l’ensemble du continent. Cette production alimente un marché mondial en pleine expansion. Les États-Unis restent un marché majeur, mais ils ne sont plus les seuls. L’Europe, l’Australie ou certaines régions d’Asie sont désormais particulièrement lucratives. Dans ce système globalisé, certains pays occupent une position stratégique sur les routes du trafic. L’Équateur en est l’exemple le plus frappant. Situé entre la Colombie et le Pérou, deux des principaux producteurs de cocaïne, le pays est devenu une plateforme logistique essentielle. « La cocaïne doit sortir des zones de production pour rejoindre les pays consommateurs. Et l’Équateur possède un port très important, Guayaquil. C’est un grand port d’exportation de bananes… et de cocaïne. » évoque Stéphane Quéré. Mais les facteurs logistiques ne suffisent pas à expliquer la montée de la violence. La fragilité des institutions et la pauvreté jouent également un rôle déterminant. « On a une paupérisation assez importante, une crise économique et une absence de l'État. Donc on a de quoi recruter des petites mains. » souligne l’enseignant. Dans de nombreuses régions d'Amérique latine, les États peinent à exercer un contrôle effectif sur leur territoire. Entre zones montagneuses, forêts amazoniennes et frontières difficiles à surveiller, les organisations criminelles peuvent facilement s'implanter et prospérer. « L'État est faible un peu partout. L'Amazonie, la cordillère des Andes... ce sont des régions qui ne sont pas faciles à gouverner. Pour implanter un poste de police, une préfecture ou des douanes, c'est très compliqué. » poursuit-il.
Des réseaux criminels mondialisés
Si les cartels sont souvent décrits comme des multinationales du crime, la réalité est plus nuancée. Ces organisations fonctionnent plutôt comme des réseaux flexibles et opportunistes. « Les cellules relativement autonomes qui portent la même bannière et coopèrent selon les opportunités. » ajoute Stéphane Quéré. Cette structure décentralisée permet une répartition des rôles particulièrement efficace. Certaines organisations contrôlent les routes maritimes, d’autres se spécialisent dans le blanchiment d’argent ou la logistique. « Les réseaux balkaniques sont très bien implantés dans le transport maritime. On a aussi des réseaux chinois qui sont spécialisés dans le blanchiment d’argent, ils opèrent pour eux-mêmes et pour d’autres organisations. On a donc une véritable répartition de la compétence et une forme de sous-traitance criminelle. » note Stéphane Quéré et d’ajouter : « On a ce qu’on appelle le cartel des Balkans, avec des groupes bosniaques, serbes, monténégrins ou surtout albanais qui sont implantés en Équateur. Ils contrôlent quasiment toute la chaîne, depuis les pays de production jusqu’à la vente dans les rues des capitales européennes » poursuit le chercheur. Aux côtés de ces réseaux internationaux, d’autres organisations jouent un rôle important. Les factions criminelles brésiliennes, par exemple, sont devenues des acteurs majeurs. « Il y a deux grandes factions au Brésil, le Primeiro Comando da Capital et le Comando Vermelho. Elles ont désormais un poids économique considérable et collaborent avec d’autres organisations, que ce soit des réseaux balkaniques, nigérians ou italiens. » explique Stéphane Quéré. Au-delà des stupéfiants, ces groupes criminels se diversifient également dans d’autres activités. Mines illégales, trafic de bois, exploitation d’espèces protégées ou trafic de migrants constituent autant de sources de revenus complémentaires. La mondialisation des échanges joue également un rôle déterminant dans cette expansion. « Le trafic s’est développé parce que l’économie mondiale s’est développée. C’est la globalisation, la conteneurisation. » souligne Stéphane Quéré.
L’Europe, nouveau marché stratégique
Si l’Amérique latine reste au cœur de la production, l’Europe est devenue un marché majeur pour les organisations criminelles. La cocaïne y est aujourd’hui plus accessible que jamais. « On a une arrivée massive de cocaïne en Europe à des prix très bas, autour de 50 euros le gramme, avec une pureté extrêmement élevée. La répression ne semble pas avoir beaucoup d’effet sur ces paramètres. » rappelle Stéphane Quéré. En France, elle a généré en 2023 le chiffre d’affaires le plus élevé parmi les drogues illicites, avec environ 3,1 milliards d’euros, dépassant même le cannabis pourtant plus largement consommé (2,7 milliards d’euros). Cette évolution s’explique en grande partie par l’explosion de la production mondiale. Selon les estimations, 3 708 tonnes de cocaïne ont été produites en 2023, dont près de 70 % en Colombie. Face à la saturation progressive du marché nord-américain et les dernières actions de Trump, les organisations criminelles sud-américaines intensifient leurs exportations vers l’Europe, devenue un débouché stratégique. Or, cette abondance transforme profondément les dynamiques de criminalité dans plusieurs pays européens. En France, les réseaux criminels se caractérisent par une violence croissante et « un rajeunissement des auteurs et des victimes. Il y a aussi une multiplication des victimes innocentes. Les réseaux sociaux jouent un rôle important dans le recrutement des jeunes avec une glamourisation des stupéfiants et de la vie criminelle. Les trafiquants montrent leurs vacances à Dubaï ou à Pattaya. Cela attire des jeunes qui se déplacent d'une région à une autre pour devenir chouffeur, vendeur ou parfois tueur. » partage le criminologue. Une fois recrutés, certains d'entre eux se retrouvent piégés dans les réseaux criminels. « On a vu des personnes se livrer elles-mêmes aux forces de l'ordre en disant : "Je n'ai pas signé pour ça, je ne suis pas payé, on me torture, on m'oblige à vendre." Ils deviennent quasiment prisonniers des réseaux. » poursuit-il. Par ailleurs, de nouvelles drogues apparaissent progressivement sur le marché européen : certaines méthamphétamines ou des substances synthétiques comme le 2C-B, surnommé « cocaïne rose ». Le fentanyl pourrait envahir l’Europe après avoir créé une crise sanitaire majeure aux États-Unis.
Une guerre contre la drogue aux résultats limités
Face à l’expansion du narcotrafic, les stratégies de lutte restent largement débattues. La « guerre contre la drogue » menée depuis plusieurs décennies, notamment par les États-Unis, n’a pas permis d’enrayer durablement le phénomène. « Ce n'est pas quelques hors-bords frappés et quelques tonnes de cocaïne coulée qui vont arrêter un trafic qui passe par les cargos, les conteneurs, les avions, les semi-submersibles ou la route. » se désole Stéphane Quéré et d'ajouter : « Quand les États-Unis ont classé certains cartels mexicains comme organisations terroristes étrangères, cela a eu des conséquences. Une faction du cartel de Sinaloa a même ordonné à ses hommes de ne plus produire de fentanyl pendant un moment. » Mais, cibler uniquement les chefs des cartels ne suffit pas. « Si on élimine la tête, les héritiers prennent la place. Et ces luttes de succession peuvent même provoquer une explosion de la violence. » évoque le criminologue. Certains criminologues latino-américains proposent donc une approche différente consistant à s'attaquer aux maillons stratégiques du système. « Il vaut mieux cibler les blanchisseurs, les importateurs de produits précurseurs ou les spécialistes de la logistique. Ce sont eux qui tiennent les nœuds stratégiques des réseaux. » note Stéphane Quéré. Moins spectaculaire politiquement, cette stratégie pourrait pourtant être plus efficace à long terme. Car face à des organisations criminelles profondément enracinées dans l’économie mondiale, la lutte contre le narcotrafic suppose désormais de s’attaquer aux structures mêmes de cette économie clandestine mondialisée…



