Cybercriminalité : la coopération internationale à l'épreuve du crime organisé
En septembre dernier, les forces de l’ordre ont mené une opération dans quatre pays européens pour démanteler une partie des infrastructures du groupe cybercriminel KillSec, soupçonné d’être à l’origine d’environ un millier de cyberattaques. Un coup de filet qui montre les progrès de la coopération internationale, mais aussi l'ampleur prise par le phénomène. Du 14 au 16 octobre, près de 500 experts venus de plus de 100 pays se sont réunis à Strasbourg pour la conférence Octopus 2026. Une question se pose à l’occasion des 25 ans de la Convention de Budapest : les États ont-ils encore les moyens de suivre le rythme d'une cybercriminalité devenue une véritable industrie ?

La coopération internationale fait ses preuves
Quelques mois avant l'opération visant KillSec, INTERPOL coordonnait First Light 2026, un important coup de filet contre les escroqueries en ligne et les réseaux de blanchiment associés. 97 pays et territoires mobilisés, plus de 5 800 arrestations, plus de 142 000 victimes identifiées et 293 millions de dollars d'avoirs illicites interceptés. Des résultats qui montrent combien la coopération entre les services de police est devenue indispensable pour remonter des filières criminelles qui ne connaissent pas de frontière. C'est dans ce contexte que s’est tenue à Strasbourg la conférence Octopus 2026 du Conseil de l'Europe, consacrée aux 25 ans de la Convention de Budapest. Adopté en 2001, ce traité a posé les premiers jalons d'une réponse internationale à la cybercriminalité, avec un objectif : rapprocher les législations et faciliter le travail des enquêteurs au-delà des frontières. Le dispositif continue d'ailleurs de s'élargir. Dernier Etat à avoir adhéré ? le Kazakhstan, devenant ainsi la 84e partie au traité. Mais concrètement, que permet ce texte ? Parmi ses principales avancées figure la mise en place d'un réseau de points de contact disponibles 24 heures sur 24, permettant notamment aux enquêteurs de demander la conservation urgente de données numériques situées à l'étranger. Une étape souvent décisive lorsque les preuves risquent de disparaître avant même qu'une demande d'entraide judiciaire classique n'ait pu aboutir. Ce mécanisme a notamment été utilisé en Azerbaïdjan, après une série de cyberattaques visant des institutions publiques et des entreprises en 2025 et 2026. Les enquêteurs, qui avaient identifié plusieurs adresses IP suspectes, ont demandé à leurs homologues étrangers de préserver les données de connexion associées, avant d'obtenir certaines informations par la voie judiciaire.
Le crime organisé passe à l'échelle industrielle
Le “cybercrime as a service” facilite désormais l'entrée de nouveaux acteurs dans cet écosystème et permet aux organisations criminelles de s'appuyer sur des compétences qu'elles ne possèdent pas en interne. Une industrialisation qui prend une dimension particulièrement inquiétante dans les scam centers, ces centres d'escroquerie où la fraude numérique côtoie la traite des êtres humains. En juin 2026, dans le cadre de l'opération Global Chain, les autorités brésiliennes ont démantelé un réseau qui envoyait ses victimes au Cambodge pour les contraindre à participer à des escroqueries en ligne. Au total, 406 victimes ont été identifiées, dont 83 Brésiliens. Deux notices rouges et neuf notices bleues d'INTERPOL ont été émises. Et l'intelligence artificielle pourrait encore accélérer le phénomène. En mars 2026, INTERPOL alertait sur la sophistication croissante des fraudes et les liens entre réseaux cybercriminels, circuits financiers clandestins et filières de traite humaine. « La barrière de la langue constituait un frein à leurs activités. Avec l'intelligence artificielle, les escroqueries pourront désormais être déployées à une échelle industrielle », souligne Patrick Touak, chef du Commandement du ministère de l'Intérieur dans le cyberespace. De quoi compliquer un peu plus le travail des enquêteurs, qui doivent désormais remonter des chaînes criminelles dans lesquelles les concepteurs des outils, les auteurs des escroqueries et ceux qui en tirent les bénéfices peuvent se trouver à des milliers de kilomètres les uns des autres…
Budapest, vingt-cinq ans après : des limites persistantes
Là où les réseaux criminels peuvent déplacer leurs activités et leurs infrastructures, les enquêteurs restent dépendants des législations nationales et de la coopération des États concernés. « Chaque cybercrime peut aujourd'hui concerner cinq ou six pays différents », rappelle Glen Prichard, chef de la section Cybercriminalité et technologie de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). L'affaire LockBit offre une illustration particulière de ce phénomène. En février 2024, l'opération internationale Cronos permettait de prendre le contrôle d'une partie essentielle des infrastructures de ce groupe de rançongiciels. Plusieurs arrestations avaient suivi en Europe. Pour autant l’une des têtes du réseau Dmitry Khoroshev serait, lui, toujours libre. Vingt-cinq ans après son adoption, la Convention de Budapest reste donc un outil essentiel, mais elle ne peut à elle seule lever tous les obstacles, ses moyens d’action étant limité. A cela s’ajoute la difficulté rencontrée par les États à faire évoluer leurs instruments de coopération au rythme de la menace. Pour faciliter l'accès aux preuves électroniques détenues à l'étranger, un deuxième protocole additionnel a été ouvert à la signature en mai 2022. Quatre ans et demi plus tard, 52 États l'ont signé, mais quatre seulement l'ont ratifié. Il n'est donc toujours pas entré en vigueur. Un retard préoccupant face à l'ampleur économique prise par la cybercriminalité qui coûtera 23 000 milliards de dollars à l'échelle mondiale en 2027, soit une augmentation de 175 % par rapport à 2022… Sur le seul terrain des escroqueries, les pertes sont évaluées à 442 milliards de dollars en 2025 plaçant la fraude financière parmi les principales menaces criminelles mondiales, aux côtés du trafic de stupéfiants et du blanchiment. Face à des réseaux criminels capables de mobiliser des moyens financiers considérables, la lenteur de l'adaptation des mécanismes de coopération internationale interroge.
Le bilan de Budapest n'est donc pas celui d'un échec mais, face à une cybercriminalité devenue une industrie transnationale, l'enjeu n'est pas de multiplier les instruments de coopération, mais de leur donner une portée véritablement opérationnelle !



