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Deep tech et production de masse, les deux ruptures que la défense européenne doit absorber

il y a 6 heures
6 min de lecture

Pour Charles Beaudouin, général (2s) et directeur général de COGES Events, les 2 600 exposants d’Eurosatory 2026 ont mis en évidence deux transformations majeures : l’entrée de la Deep tech dans la défense et le retour de l’impératif de production de masse. Un troisième fait nouveau est l’intérêt marqué des banques et investisseurs privés pour la Défense. Ces constats, directement lié à l’évolution géopolitique récente, orientent la stratégie internationale de l’organisateur.


Image générée par IA
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La Deep tech, angle mort des armées européennes


Selon lui, aucune armée européenne ne dispose aujourd’hui de systèmes d’IA ni de Cloud de Défense véritablement opérationnel. Seules les deux grandes puissances technologiques (Etats-Unis et Chine) et l’armée ukrainienne engagée dans une guerre contre la Russie les ont intégrés. « Demain, il y aura de l’IA du simple soldat au chef d’armée : pour planifier la manœuvre et les ciblages, comme pour guider les drones. » témoigne Charles Beaudouin. L’Europe a également manqué le virage du New Space, porté par des opérateurs privés qui industrialisent les lanceurs réutilisables et visent plusieurs dizaines de lancements par mois, quand le lanceur européen vole quelques fois par an. Or la confrontation se déplace vers l’Espace, et les armées en dépendent pour cinq fonctions : la synchronisation temporelle, le positionnement, la navigation, les communications longue distance sécurisées et l’observation. « Une radio à évasion de fréquence change de fréquence des centaines de fois par minute, ce qui la rend résistante au brouillage. Mais deux radios ne communiquent que si elles changent au même instant, et c’est le temps GPS qui les synchronise. Brouillez ce signal, les radios ne se parlent plus. Repassez en fréquence fixe, vous êtes détecté et détruit. » explique le Général. Le suivi des forces amies (blue force tracking) et l’artillerie dépendent aussi du GPS, les centrales inertielles restant trop coûteuses pour être généralisées. Ces fonctions sont désormais contestées. Sur le front est-européen, les forces opèrent en environnement GPS-denied, et des brouilleurs de quelques milliers d’euros neutralisent des systèmes bien plus coûteux. Au Moyen-Orient, le conflit qui affecte le détroit d’Ormuz depuis le début de l’année a généralisé le brouillage : cet été, près d’un millier de navires naviguaient sans signal GPS dans le golfe d’Oman.

Reste enfin la question de l’écosystème. L’Europe ne dispose que de quelques start-ups de Deep tech de rang mondial, et environ la moitié des fonds qui les financent viennent d’outre-Atlantique, selon Charles Beaudouin. « On part de zéro. Ce ne sont pas seulement les grands groupes qui feront l’IA : leurs coûts de structure ne supportent pas toujours l’agilité et le low cost nécessaire et il faut le dire, il y a un pouvoir égalisateur de la Deep Tech en matière de structure d’entreprise. Il faut constituer un réseau de start-ups spécialisées en Défense parfois et surtout duales qui co-existeront avec les sociétés traditionnelles de l’actuelle base industrielle technologique de Défense. »


Produire en masse et à moindre coût, l’autre révolution


« Nous avions oublié les caractéristiques d’une guerre de haute intensité, l’attrition forte (humaine et matérielle) comme la surconsommation de munitions. Il faut pouvoir durer. » déclare Charles Beaudouin. Après trente ans d’opérations expéditionnaires, les armée, de Terre notamment, se retrouvent avec peu de matériels lourds, sans stocks suffisants de rechange ni de munitions. « Au rythme des pertes de chars observées à l’Est, les quelque 200 Leclerc seraient consommés en 49 jours. Et sur un champ de bataille saturé de drones, un combattant qui s’expose ne survit en moyenne qu’une trentaine de minutes. » rappelle le Général.

Les cadences de production se sont effondrées et sont devenues confidentielles : de 100 à 150 NAMX-30 livrés par an dans les années 70-80, en passant par une cinquantaine de Leclerc dans les années 90-2000, nous en sommes aujourd’hui à 25 Jaguar livrés par an. Faute de crédits de paiement, les cibles sont réduites et les livraisons étalées depuis trente ans. « Un industriel doit maintenir un outil de production douze à quinze ans pour trois cents véhicules. C’est aberrant industriellement parlant, et c’est l’État qui paie in fine. » Ces chaînes, conçues pour de petites séries, ne peuvent pas basculer rapidement vers la production de masse. S’y ajoute un déficit de maîtrise des coûts. L’automobile pratique l’analyse fonctionnelle de la valeur à chaque modification de pièce ; « Nous avons réalisé des systèmes d’armes majeurs dans les trois armées sans maîtriser toujours leur analyse fonctionnelle et la valeur avant production, d’où des coûts d’acquisition et de possession parfois difficilement soutenables au regard des crédits alloués d’entretien programmé des matériels, avec comme conséquences une disponibilité perfectible, des équipages sous-entraînés et des stocks réduits. Or la guerre de haute intensité réclame des disponibilités maximales, des équipages très entraînés et des stocks conséquents ». La Cour des comptes européenne a souligné, début septembre, la lenteur et la complexité du réarmement européen. « Le retour de la guerre de haute intensité nécessite une révolution (et non une évolution) dans les affaires capacitaires bien comprise de tous les acteurs, militaires, DGA et industriels. Il reste à conduire cette révolution ».


Une base industrielle « pour » la défense


« Il nous faut donc nous appuyer sur le civil. » soutient Charles Beaudoin. Chez un constructeur de poids lourds, un camion est entièrement assemblé et testé en quatre heures, un véhicule sort de chaîne toutes les quatre minutes, et ce avec de multiples configurations. « Aujourd’hui, haute performance signifie coût élevé, parce qu’on achète en séries très limitées avec des coûts importants de développement. Adossée à la production civile et à la Deep Tech, la Défense peut viser la haute performance à moindre coût » et d’ajouter : « Je suis volontairement provocant : la BITD dans un quant-à-soi a vécu. Elle va, elle doit, s’élargir pour devenir une base industrielle et technologique pour la défense. » Depuis 2022, le salon a gagné près de 900 exposants, dont une part croissante vient du civil. En 2026, c’est Volkswagen qui a exposé pour la première fois à Eurosatory. Cette ouverture suppose trois évolutions : que les armées adoptent partout où cela est possible des normes civiles et révisent l’expression de leurs besoins, que les groupements professionnels accueillent ou créent des partenariats avec des constructeurs automobiles et start-ups, et que les industriels historiques acceptent ces nouveaux arrivants. Charles Beaudouin plaide pour une coexistence, sur le modèle observé outre-Atlantique, plutôt qu’une absorption des nouveaux entrants par les acteurs traditionnels. Le risque prévient-il, est de pallier des déficits capacitaires existants et reconstituer ses stocks tout en étant déclassés, faute d’avoir franchi le pas de l’IA, du new Space et de la production à moindre coût. Alors que les incursions de drones armés se multiplient sur le flanc est de l’Europe, la fenêtre de risque évoquée pour 2030 pourrait s’ouvrir bien plus tôt et surprendre des armées démunies tant de capacités traditionnelles que des nouveaux facteurs de supériorité.


2028 : un salon qui s’adapte, une présence internationale à construire


Ces deux ruptures structureront Eurosatory 2028, dont des thématiques probables sont la bascule industrielle, la Def Tech (Deep Tech militarisée, la sécurité intérieure et civile qui doivent être repensées au regard des défis sociétaux et induits par le dérèglement climatique (crises humanitaire et environnementale)). À l’international, le COGES se tourne vers l’Afrique du Nord, un projet de grand salon « nativement tech », porté par le pays hôte, est envisagé à l’horizon 2029. En Asie du Sud-Est, un ministère de la Défense sollicite un appui pour développer son propre salon. Dans le Golfe, déjà doté de salons d’envergure mondiale, la préférence va à un symposium de haut niveau. En Afrique subsaharienne enfin, un symposium de 36 heures entre chefs d’état-major africains et industriels français, organisé en Afrique de l’Est, sert de modèle à de nouvelles éditions. Alors qu’au Sahel les groupes armés détournent massivement des drones civils, la demande en lutte anti-drones est pressante.

« Il faut toujours dire ce que l'on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit. » Charles Beaudouin a fait sienne cette phrase de Péguy, et ajoute : « Tout ce que nous vivons est écrit, il n’y a pas de surprise. Il suffit de savoir lire les signaux, faibles ou forts, d’un monde qui se transforme sous nos yeux. » Eurosatory 2026 a écrit des ruptures en toutes lettres. « Le constat est partagé par les acteurs concernés. L’arbitre sera le temps, et notamment le temps court. Le juge sera l’Histoire qui, dans les conflits majeurs passés a parfois résonné d’un « trop peu, trop tard » conclut-il.

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