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La maîtrise des fonds marins : un nouvel impératif stratégique pour la France

En quelques années, les fonds marins sont devenus un nouveau champ de conflictualité stratégique. Sous les océans se concentrent désormais des infrastructures critiques, des vulnérabilités majeures et des opportunités d’action discrètes, souvent situées sous le seuil du conflit armé. Consciente de ces enjeux, la France s’est dotée dès 2022 d’une stratégie nationale de maîtrise des fonds marins, pensée comme un levier de souveraineté, de liberté d’action et de crédibilité militaire. Retour sur les objectifs, les moyens et les enjeux de cette stratégie face à la montée des rivalités sous-marines.



Une stratégie, une vision 


Depuis 2022, l’ambition du ministère des Armées en matière de fonds marins est claire. «  Mobiliser les différentes directions et services du Ministère des Armées pour que la France assume sa place de grande puissance maritime et que les forces armées se donnent les moyens d’agir dans ce domaine. » explique le CV Hugues, Coordonnateur central pour la Maîtrise des Fonds Marins. Il ne s’agissait pas uniquement de doter la Marine nationale de nouveaux équipements, mais de bâtir une capacité globale, cohérente et durable. Et pour cause : la maîtrise des fonds marins n’est pas cantonnée à la seule chose militaire. Elle touche au renseignement, à l’industrie, au droit, à la recherche, à l’énergie et aux télécommunications. Dès l’origine, la stratégie visait donc à créer un socle commun, capable de soutenir un effort de long terme. Quatre ans plus tard, “l’importance stratégique du sujet aujourd’hui ne fait absolument plus débat. Les fonds marins sont devenus un espace de conflictualité à part entière, au même titre que le terrestre, l’aérien, le naval, le cyber ou le spatial. » détaille le CV Hugues. En témoigne d’ailleurs la révision de la Revue nationale stratégique de cet été qui vient réitère l’importance pour les armées de garantir l’accès aux espaces communs et donc notamment aux fonds marins. Ces derniers présentent en effet des caractéristiques particulièrement propices aux actions hybrides. Ils permettent de mener des opérations difficiles à détecter, encore plus difficiles à attribuer, et situées en permanence sous le seuil de l’affrontement armé. « C’est un milieu qui se prête très bien aux actions hybrides, à des actions de déstabilisation qui restent sous le seuil de l’action de haute-intensité tout en étant difficilement attribuables. » précise le CV Hugues. La dualité intrinsèque des capacités sous-marines renforce cette ambiguïté stratégique. « Cette capacité à intervenir sous la mer est duale par nature. Il est facile de revendiquer un usage strictement civil de capacités qui peuvent en réalité avoir un emploi militaire. » poursuit-il et d'ajouter : « Avec la deuxième zone économique exclusive au monde, la France ne peut rester passive » Face à cette montée en puissance de la conflictualité sous-marine, la stratégie française fixe des objectifs clairs à horizon 2030. L’ambition centrale est de disposer d’une capacité crédible, autonome et complète de maîtrise des fonds marins, intégrée à l’ensemble du spectre militaire. Trois piliers portent cette stratégie : Connaître, surveiller et agir. « Connaître, c’est mieux comprendre les caractéristiques des fonds et de la colonne d’eau pour améliorer notre efficacité opérationnelle. Cette connaissance fine conditionne directement l’emploi des forces, la navigation, la détection et l’efficacité des systèmes d’armes. Surveiller depuis le fond, c’est protéger des infrastructures sensibles, vérifier l’absence de dispositifs d’écoute ou d’entrave et détecter la présence d’acteurs malveillants. Agir, c’est être capable d’inspecter, de récupérer, de porter assistance à un sous-marin en difficulté, mais aussi de détruire une infrastructure que l’on estime stratégique chez un compétiteur. » souligne le CV Hugues. Ces nouvelles capacités poursuivent un objectif clair : atteindre les 6000 mètres afin de couvrir 97 % des fonds. Une profondeur qui est également celle que cherche à atteindre les autres grandes nations. 


Capacités actuelles, écosystème industriel et synergies civilo-militaires


Depuis la publication de la stratégie, la France suit une trajectoire capacitaire volontairement progressive. L’objectif des 6 000 mètres reste ambitieux, mais réaliste. « L’horizon pour atteindre ces 6 000 mètres, c’est plutôt la fin de la décennie, avec une montée en puissance progressive, marquée par un premier jalon en 2028 où un premier couple drone-robot sera opérationnel. » partage le CV Hugues. Une montée en puissance d’autant plus réaliste qu’aucune impasse technologique majeure n’a été identifiée à ce stade. Les défis sont ailleurs : dans la synchronisation de l’ensemble de l’écosystème. « Le point d’attention prioritaire, c’est de vérifier que tout l’écosystème arrive de façon coordonnée à maturité. » ajoute-t-il. Un des ajustements majeurs de la stratégie concerne les profondeurs intermédiaires, initialement sous-estimées. Les retours opérationnels ont mis en évidence un besoin croissant de moyens plus souples, moins exigeants techniquement, mais rapidement déployables. « Les grands donneurs d’ordres opérationnels ont compris tout l’intérêt de ces missions et souhaitent disposer de moyens moins demandeurs de savoir-faire pour des profondeurs de 2 000 ou 3 000 mètres. » Aujourd’hui, la Marine nationale dispose de capacités limitées dans ce domaine, concentrées géographiquement. « La marine dispose de deux engins capables de descendre à 1 000 et 2 000 mètres, aujourd’hui basés à Toulon.  La réflexion porte désormais sur l’élargissement de cette panoplie, y compris à des profondeurs encore moindres, autour de 500 mètres, afin de gagner en réactivité et en souplesse. » note le CV Hugues. Parmi les autres défis : le traitement de la donnée représente. « Le traitement de la donnée des capteurs sera complexe. C’est une vraie question, à la fois de capteurs et d’infrastructures. L’enjeu ne réside pas seulement dans la captation de l’information, mais dans la capacité à l'exploiter rapidement, de manière fiable, idéalement in situ, pour garantir une autonomie décisionnelle. Enfin, les infrastructures à terre — stockage, maintenance, soutien — s’inscrivent dans un temps long, mais conditionnent la crédibilité globale de la capacité » explique le coordonateur. Pour relever ces multiples difficultés, la France peut compter sur un atout stratégique majeur : un écosystème industriel dense et innovant. « Nous avons des partenariats très solides avec les grands groupes de défense et un tissu de PME et d’ETI innovantes remarquables. Dans certains segments, notamment les câbles sous-marins, les industriels français figurent parmi les leaders mondiaux. Certaines entretiennent des relations très étroites avec l’État. » tient à préciser le CV Hugues. La stratégie actuelle repose sur des capacités exploratoires, principalement louées à des industriels français, avec un objectif clair de souveraineté. « Pour certains usages militaires, disposer de matériels souverains est un impératif. L’idée est donc de faire encore monter en gamme les industriels nationaux pour pouvoir compter à terme sur un certain nombre de matériels uniquement français. » La synergie avec le monde de la recherche est tout aussi déterminante. « Nous avons la chance d’avoir des leaders mondiaux dans le monde scientifique. La création du pôle d’excellence Grands Fonds Marin, fin 2025, incarne cette volonté de structuration. L’objectif est de mutualiser les efforts de recherche, développer des formations et structurer une filière économique française. » 


Coopérations internationales et horizons futurs 


La maîtrise des fonds marins impose une coopération internationale, mais celle-ci est nécessairement sélective. « Il y a à la fois une dimension de compétition industrielle et des préoccupations communes en matière de sécurité maritime. » évoque le CV Hugues. L’engagement français au sein de l’OTAN est central, notamment sur la protection des infrastructures critiques. « Cela impose à nos industriels de respecter des standards pour garantir l’interopérabilité avec les autres marines. » ajoute-t-il. La France développe des coopérations privilégiées avec les pays d’Europe du Nord, Norvège, Suède, Danemark en tête de liste. Ces derniers partageant des préoccupations similaires. « Tout le monde est à peu près au même stade de construction capacitaire, ce qui rend les échanges très riches. » souligne le coordonateur. D’autres pays d’Europe sont également des sources d’inspiration. « Le modèle italien, notamment, est très intégré entre l’État et les industriels, et assez puissant. » partage le CV Hugues. Mais, les Armées sont d’ores et déjà tournées vers demain. D’ici une dizaine d’années, le milieu des fonds marins sera de plus en plus contesté. « On s’attend à un milieu davantage dronisé, avec plus de drones et plus de systèmes. La donnée deviendra le facteur discriminant central.  Celui qui aura l’avantage sera celui qui saura exploiter la donnée dans la bonne fenêtre de temps et avec la bonne précision. Dans ce contexte, les alliances évolueront vers des alliances d’opportunité, fondées sur les intérêts et les compétences. On recréera probablement des communautés d’intérêts entre ceux qui auront les mêmes enjeux militaires et le même niveau de compétences. » conclut le CV Hugues.  

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