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Guerre informationnelle, IA et souveraineté industrielle : la France en première ligne

La conflictualité contemporaine ne se limite plus aux champs de bataille conventionnels. Désinformation, manipulation cognitive et intelligence artificielle sont devenues des armes à part entière, capables d’affaiblir durablement des États, de fragiliser des entreprises stratégiques et d’éroder la confiance collective. La France est aujourd’hui une cible de choix dans cette nouvelle guerre informationnelle et sa base industrielle et technologique de défense (BITD), pilier de souveraineté et de puissance économique, se retrouve exposée à des menaces hybrides, diffuses et persistantes. Face à cette réalité, un impératif s’impose : anticiper, structurer le récit et investir dans la résilience.


Image générée par IA
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La France  : cible de choix de la guerre informationnelle


« Nous sommes entrés depuis une vingtaine d’années dans un monde de rapports de puissance assumés. Et dans ce monde-là, la question centrale, pour les États comme pour les entreprises, ce n’est plus seulement la performance ou l’innovation, mais la gestion des vulnérabilités. Parce que dès lors que vous êtes dépendants, dès lors que vous avez des fragilités, vous devenez une cible » évoque Marc-Antoine Brillant, chef de service de Viginum. Cette guerre vise moins à convaincre qu’à désorganiser, à instiller le doute, à fragiliser la confiance dans les institutions, les entreprises et les récits collectifs. « La France est clairement une cible de choix. Elle l’est pour ce qu’elle représente : une puissance diplomatique, militaire, industrielle, avec une capacité d’autonomie stratégique rare en Europe. Elle dispose d’entreprises visibles, exportatrices, présentes sur de nombreux marchés sensibles. Attaquer la France, ce n’est pas seulement attaquer un État, c’est s’attaquer à un modèle de souveraineté » soutient Marc-Antoine Brillant. « Sur le plan cognitif, la France et l’Europe sont aujourd’hui des cibles particulièrement exposées. La Russie mène des opérations informationnelles structurées, comme on l’a vu lors des Jeux olympiques de Paris 2024, avec des faux contenus, des narratifs anxiogènes et des dispositifs de blanchiment de la désinformation via des réseaux comme Doppelgänger ou Portal Kombat. La Chine constitue un risque connexe, à l’interface entre cyber et influence, dans un contexte de rivalités stratégiques en Indo-Pacifique. D’autres acteurs, comme l’Azerbaïdjan ou l’Iran, exploitent les réseaux sociaux pour amplifier des tensions internes ou européennes. Enfin, dans un environnement géopolitique instable, certains relais américains ou plateformes dominantes peuvent également servir de vecteurs à des narratifs de polarisation politique. Cette accélération des dynamiques d’influence traduit une véritable tectonique géopolitique de l’espace informationnel. » analyse Guy-Philippe Goldstein, enseignant chercheur à l’Ecole de Guerre Economique. A ces stratégies étatiques s’ajoutent la volonté d’acteurs hybrides opportunistes, qui exploitent ces outils à des fins économiques ou idéologiques, brouillant davantage les lignes. 


IA générative, deepfakes et faux humains : le changement d’échelle de la menace


Si la désinformation n’est pas nouvelle, les outils qui permettent sa diffusion évoluent rapidement. « Internet a permis la diffusion simple, gratuite et immédiate des contenus. L’IA générative favorise elle leur production simple, gratuite et immédiate. Cela change absolument tout. On passe d’un monde où le faux était coûteux à produire à un monde où il est industrialisable, à très grande échelle, avec des coûts quasi nuls » indique Christophe Lachnitt, CEO de Croisens. Cette capacité de production massive bouleverse la notion même de réalité partagée. « Nous sommes entrés dans une bataille du réel. Aujourd’hui, chacun peut fabriquer ses propres faits, ses propres images, ses propres vidéos, et leur donner une crédibilité suffisante pour tromper. Même des publics avertis, même des professionnels, peuvent se faire piéger » prévient Christophe Lachnitt. À cette industrialisation du faux s’ajoute une évolution plus insidieuse : l’émergence de faux humains, capables d’interagir, de nouer des relations et de manipuler de manière ciblée. « Nous voyons apparaître des identités entièrement artificielles, que j’appelle des faux humains. Ce sont des avatars animés par de l’IA, capables de tenir une conversation, de raconter une histoire personnelle, de créer de la confiance. Ils peuvent infiltrer des réseaux professionnels, parfois même internes à des organisations. C’est une rupture majeure en matière d’ingénierie sociale » poursuit Christophe Lachnitt. « Dans les secteurs où le respect de la hiérarchie est central, les deepfakes constituent un levier d’influence particulièrement efficace. En Italie, un deepfake vocal attribué au ministre de la Défense a ainsi été utilisé pour convaincre des cadres d’entreprise de verser près d’un million d’euros à des fraudeurs. L’opération reposait sur l’exploitation directe de l’autorité et de la chaîne de commandement » explique Guy Philippe Goldstein.

Face à cette menace, la technologie peut être une partie de la solution. Whispeak, jeune entreprise française a mis au point un détecteur de deepfake audio utilisable en temps réel. « Nous avons entraîné des IA capables de distinguer une voix de synthèse d’une voix humaine et avons rapidement atteint un niveau de performance parmi les meilleurs au monde. Mais l’enjeu ne s’arrête pas là : comme en cybersécurité, la menace évolue en permanence. De nouveaux moteurs de génération apparaissent, rendant obsolète toute approche figée. Notre objectif est donc d’être un détecteur de synthèse “du futur”, capable de s’adapter continuellement, de couvrir l’ensemble des normes existantes et surtout de généraliser à des contenus jamais rencontrés. C’est cette approche dynamique, inspirée des détecteurs zero-day, qui permet de rester efficace dans la durée. » explique Jean-François Kleinfinger, COO Whispeak. Un outil devenu référence en Europe en peu de temps notamment grâce au soutien du ministère des Armées et de la DGA.


La BITD française : pilier de souveraineté sous pression économique et informationnelle


Dans ce contexte de menaces hybrides, la base industrielle et technologique de défense française se trouve dans une position paradoxale. Elle constitue un pilier central de la souveraineté nationale, tout en étant exposée à des fragilités économiques et réputationnelles croissantes. Les entreprises de la BITD constituent en effet des cibles privilégiées des attaques informationnelles. « L’exemple du Rafale est révélateur : plus d’un millier de comptes coordonnés sur les réseaux sociaux attaquant l’avion français et la mise en scène de prétendues vulnérabilités techniques illustrent une stratégie classique de discrédit. Ce même schéma a été observé autour de Boeing, avec l’amplification des défauts du 737 Max dans un narratif visant à fragiliser la crédibilité de l’entreprise et, en miroir, à promouvoir le Comac C-919. Ces opérations chinoises cherchent moins à informer qu’à affaiblir des acteurs industriels perçus comme des symboles de puissance nationale ou européenne, en attaquant à la fois leur performance économique et leur légitimité stratégique. » soutient Guy-Philippe Goldstein. La montée en compétence de la BITD sur le sujet est primordiale car « l’industrie terrestre française, c’est aujourd’hui 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 55 000 emplois, dont plusieurs milliers créés ces dernières années. C’est une industrie souveraine, non délocalisable, qui va de la start-up au grand maître d’œuvre. En Europe, c’est la seule capable de couvrir la quasi-totalité des besoins de nos forces » rappelle Emmanuel Levacher, président du GICAT.  


Récit, visibilité et résilience : les conditions d’un sursaut collectif


Face à ces menaces, la réponse ne peut être uniquement technique ou défensive. Elle est aussi culturelle, politique et narrative. « Nous devons sortir de notre tradition de discrétion historique et assumer pleinement notre rôle dans le débat public. Il ne s’agit pas de faire de la communication au sens superficiel, mais d’expliquer ce que nous faisons, pourquoi nous le faisons et en quoi cela participe à la souveraineté du pays » explique Emmanuel Levacher « Le récit ne se construit pas au moment où l’attaque survient. Il doit exister avant, comme un socle. Lorsqu’une organisation est attaquée et qu’elle n’a pas travaillé son identité, ses valeurs, sa raison d’être, elle subit. » indique Marc-Antoine Brillant. La résilience informationnelle est nécessairement collective. « Le facteur clé d’une crise informationnelle, c’est le délai de détection. Plus on détecte tôt, plus on a de marges de manœuvre. Cela suppose des outils d’IA notamment mais surtout des équipes formées et acculturées » précise Christophe Lachnitt. La guerre informationnelle est devenue un champ de conflictualité à part entière. Pour la France et sa BITD, l’enjeu dépasse largement la question de l’image ou de la communication, il s’agit de protéger nos actifs stratégiques en construisant une confiance à long terme.

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