Thierry Mathou : un ambassadeur dans les coulisses du partenariat franco-indien
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À l’heure où l’Indopacifique s’impose comme le nouveau centre de gravité des rivalités géopolitiques mondiales, la relation entre la France et l’Inde connaît une dynamique sans précédent. Défense, industrie, innovation, sécurité maritime ou encore échanges universitaires : les axes de coopération entre Paris et New Delhi n’ont jamais été aussi nombreux. Au cœur de ce rapprochement diplomatique : Thierry Mathou, Ambassadeur de France à New Delhi, chargé d’animer un partenariat devenu central pour la stratégie française dans la région.
PROPOS RECUEILLIS PAR CAMILLE LÉVEILLÉ

A New Delhi, au cœur du partenariat stratégique franco-indien
« Notre relation avec l’Inde connaît depuis plusieurs années une phase d’accélération exceptionnelle. Il y a bien sûr un approfondissement de la relation de défense, qui est le cœur battant du partenariat stratégique franco-indien. Mais la relation s’est étendue à de nombreux autres domaines, dont les enjeux globaux tels que l’énergie et la biodiversité, mais aussi au renforcement des liens entre les peuples, avec par exemple la croissance des mobilités étudiantes. » note l'Ambassadeur Thierry Mathou. Cette évolution s’incarne notamment dans la feuille de route Horizon 2047, adoptée en 2023 à l’occasion des 25 ans du partenariat stratégique entre les deux pays. Elle fixe une ambition claire : approfondir une coopération déjà dense et la projeter vers les grandes transformations technologiques, économiques et stratégiques des prochaines décennies. « Le rehaussement de notre relation au rang de “partenariat stratégique global spécial” lors de la visite du Président de la République en Inde en février dernier est une reconnaissance supplémentaire de ce changement de dimension qui s’incarne également en 2026, Année franco-indienne de l’innovation. » poursuit l’Ambassadeur. défense, industrie et autonomie stratégique Si la relation franco-indienne s’est aujourd’hui largement diversifiée, la coopération de défense demeure le pilier historique du partenariat. L’Inde est désormais le premier client de l’industrie française d’armement, représentant près de 29 % de ses exportations. « Cette dynamique est le résultat d’une relation de confiance ancrée dans le temps long. Le partenaire indien sait qu’il peut compter sur la performance et la fiabilité éprouvées de nos industriels pour répondre aux besoins opérationnels des forces armées indiennes qui sont dans une phase active de modernisation de leurs équipements. » partage Thierry Mathou et de poursuivre : « Une société comme Dassault Aviation est par exemple présente en Inde depuis 1953. Les entreprises françaises ont aussi une capacité d’innovation et une volonté d’investir en Inde sur la durée dont peu de partenaires de l’Inde peuvent se targuer. » Mais la coopération a évolué ces dernières années. Elle ne se limite plus à l’exportation d’équipements militaires : elle s’inscrit désormais dans une logique de co-développement industriel en phase avec la stratégie indienne de souveraineté technologique. « Les exigences de la partie indienne sont bien intégrées par nos industriels dans la construction de leurs projets. C’est une force. » Cette transformation se traduit par plusieurs projets industriels emblématiques. En février dernier, le président français et le Premier ministre Narendra Modi ont inauguré la première ligne d’assemblage final d’hélicoptères légers H125 en Inde, fruit d’une coopération entre Airbus Helicopters et Tata Advanced Systems. Dans le même esprit, Safran travaille avec Hindustan Aeronautics Limited (HAL) au co-développement du moteur des futurs hélicoptères multirôles de l’armée indienne. « Sur le plan de la recherche et du développement, l’arrangement technique signé en novembre dernier entre la Direction générale de l’armement (DGA) et l’agence de défense indienne DRDO ouvre la voie à un renforcement significatif de la coopération et de la recherche conjointe sur une large palette de sujets comme l’intelligence artificielle. » indique l’Ambassadeur. Au-delà des projets industriels, cette coopération repose sur une convergence politique plus large. La France comme l’Inde revendiquent une même approche des relations internationales. « Au plan politique, enfin, nos deux pays ont un attachement commun de longue date à l’autonomie stratégique. Cela n’est pas neutre quand on s’engage dans des contrats de long terme. » souligne l'ambassadeur Thierry Mathou. Une vision commune qui constitue aujourd’hui l’un des fondements les plus solides du partenariat franco-indien. l’indopacifique, nouvelle scène de la coopération stratégique La montée en puissance de la relation franco-indienne s’inscrit également dans un contexte géopolitique en pleine transformation. L’Indopacifique est devenu en quelques années l’espace central des rivalités stratégiques mondiales, où se croisent ambitions économiques, tensions militaires et enjeux de sécurité maritime. Face à ces bouleversements, Paris et New Delhi défendent une vision commune de la région. « Face à l'accélération de la loi du plus fort et de la brutalisation du monde, nos deux pays partagent le refus de la consternation et de l'indifférence. C'est le sens de notre vision commune pour l'Indopacifique, qui consiste à défendre un espace libre, ouvert, inclusif, sûr et en paix fondé sur le respect du droit international. » rappelle Thierry Mathou. Cette convergence stratégique se traduit par des coopérations opérationnelles de plus en plus nombreuses. Les exercices militaires conjoints en sont l’illustration la plus visible. « Notre coopération maritime en est la meilleure illustration, autour d’exercices militaires bilatéraux réguliers en Indopacifique comme l’exercice Varuna. » poursuit-il. un élargissement des coopérations Si la coopération franco-indienne s’est longtemps construite autour de trois piliers — défense, espace et nucléaire civil — elle s’ouvre désormais à de nouveaux domaines stratégiques, au premier rang desquels l’innovation et les technologies critiques. Pour l’ambassadeur, cette évolution marque une nouvelle étape dans la relation bilatérale : « L’innovation, dans tous les domaines, est la nouvelle frontière de notre relation avec l’Inde. Approfondir et valoriser les partenariats existants, mais aussi en nouer de nouveaux, est l’objectif partagé de l’Année franco-indienne de l’innovation 2026. » explique l’Ambassadeur. Cette ambition s’incarne déjà dans plusieurs initiatives concrètes. « Nous avons organisé, en février, sur le campus du plus prestigieux hôpital universitaire du pays, AIIMS Delhi, les plus grandes rencontres universitaires et scientifiques de l'histoire de la relation franco-indienne. » évoque-t-il. Ces rencontres ont rassemblé plus de 600 participants issus de plus de 200 établissements universitaires et scientifiques, témoignant du dynamisme des coopérations académiques entre les deux pays. Certaines collaborations commencent déjà à produire des résultats tangibles. « Le Président de la République a inauguré, au sein du même hôpital AIIMS Delhi, le Centre franco-indien d’IA en santé, dans un partenariat inédit avec Sorbonne Université et l’Institut du Cerveau. » partage l’Ambassadeur. Au-delà de la recherche, les entreprises françaises jouent également un rôle majeur dans cette relation en pleine expansion. L’Inde accueille aujourd’hui près de 700 filiales françaises qui emploient plus de 450 000 personnes. Ces échanges économiques constituent l’un des socles les plus solides du partenariat. « Je suis frappé par l’investissement croissant des entreprises françaises en Inde, au-delà même du domaine de la défense et de l’aéronautique. » admet Thierry Mathou. Et la conclusion récente d’un accord de libreéchange entre l’Union européenne et l’Inde viendra renforcer cette dynamique en facilitant les échanges commerciaux et les investissements.



