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Louis-Philippe Roubat : de l’art de s’évader à l’art de se (re)construire

Il est à la fois l’homme qui a battu tous les records d’évasion en France mais

aussi celui qui a décidé de transformer sa vie : de fugitif invétéré à autodidacte

accompli, il a pris son destin en main grâce à l’éducation et au travail.

Rencontre avec Louis-Philippe Roubat, ancien faussaire et braqueur devenu auteur.


Par Camille Léveillé


Un passé de délinquant


18 tentatives d’évasion, 8 réussites. Il a côtoyé bon nombre de prisons : la Santé, les Beaumettes, Fleury-Mérogis, Plomeur, Agen, Clervaux, Fresnes… et la liste est longue. D’une première incarcération pour une conduite sans permis en 1969, il est devenu le détenu qui s’est enfui le plus grand nombre de fois en France. « Une de ces tentatives d’évasion rocambolesque m’a conduit dans le Puy-de-Dôme, dans une ville dont je n’avais jamais entendu parler ; on m’avait dit de me blesser légèrement pour être hospitalisé — les médecins de cet hôpital détestait les policiers et demandaient donc constamment que les menottes soient retirés au détenu pendant les soins — puis de profiter d’une fenêtre en particulier pour m’enfuir. J’ai joué le jeu : j’ai simulé la blessure, j’ai appelé le surveillant en disant que je voulais me suicider, on m’a conduit à l’hôpital. Là, j’ai ouvert les rideaux, j’ai poussé la fenêtre… et j’ai sauté. Sauf que, cette ville était toute biscornue, j’étais donc entré par le rez-de-chaussée mais la chambre par laquelle je me suis évadé se trouvait à une hauteur équivalent à un deuxième étage. Je ne l’avais pas du tout anticipé et la chute a été catastrophique. Je me suis réveillé le lendemain menotté dans un lit de l’hôpital et j’ai enchaîné avec 90 jours de cachot » se souvient Louis-Philippe. Plus tard, devenu faussaire en détention, il est condamné et emprisonné sous un faux nom, tandis que la police recherche encore… Louis-Philippe Roubat. Rien ne l’arrête : dans un train, il neutralise trois gendarmes et s’évade avant de se faire prendre en stop… par une voiture de gendarmerie. Puis vient l’heure des braquages. « Je suis allé jusqu’à créer une brigade d’intervention de police pendant l’une de mes cavales. Quelle meilleure planque que d’être policier ? Je m’étais créé une carte de police, un écusson et pouvais me balader avec mon .357 Magnum autour de la taille comme n’importe quel autre policier » raconte Louis Philippe Roubat et d’ajouter : « Je me présentais partout comme commissaire — je disais venir de Paris, je présentais ma brigade — au point qu’on me fournisse systématiquement un bureau dans les commissariats où installer mon PC quand j’étais en déplacement : cela servait à légitimer ma couverture. À Nevers, alors que je préparais un braquage dans un supermarché, je suis allé voir la directrice et je lui ai expliqué qu’un prétendu braquage aurait lieu le lendemain ; il fallait organiser une répétition générale le soir même pour pouvoir les arrêter en flagrant délit. Elle a douté de mon statut, alors je lui ai proposé d’appeler le commissariat : ils ont corroboré ma version. Le soir, j’ai organisé la fausse répétition — le personnel a joué la scène, a mis l’argent dans un sac, et moi, me faisant passer pour le braqueur, une fois le sac en main, j’ai fait mine de m’enfuir… sauf que je ne faisais pas semblant ! Je ne suis jamais revenu ; j’ai répété cette méthode plusieurs fois. » Après autant de tentatives d’évasion Louis-Philippe Roubat est déclaré DPS : détenu particulièrement signalé.


20 ans pour réfléchir et se reconstruire


Louis-Philippe se met à étudier. De façon presque frénétique, il décroche plusieurs diplômes les uns après les autres jusqu’à devenir le détenu le plus diplômé de France. C’est après 20 longues années derrière les barreaux que Louis-Philippe Roubat retrouve enfin sa liberté. En prison, il a pensé, a réfléchi au sens même de la délinquance et aux causes qui l’ont conduit à être condamné à 64 ans de prison. «  Avant la prison, mon parcours a été celui d’un jeune en rupture, qui cherchait simplement à exister, sans comprendre que vivre ensemble passait par un véritable apprentissage. Je n’étais pas né criminel. Je suis devenu horsla-loi par défaut d’éducation, par absence de transmission, par manque de cadre » évoque Louis-Philippe et de poursuivre : « Lorsque j’ai eu la possibilité de sortir du banditisme, je me suis interrogé sur mon avenir. Henri Leclerc, un grand avocat, m’a aidé à trouver une autre voie. À l’origine, je ne devais sortir qu’en 2048, car les peines pour évasion se cumulent, ce qui explique la lourdeur de la mienne. Lorsqu’une possibilité de sortie s’est présentée, j’ai pu me concentrer pleinement sur l’avenir. » Après sa rencontre avec un directeur de prison à Plomeur, il développe un projet pour aider à la sortie des détenus. « Avec le projet Phonix, j’ai souhaité réinventer la sortie de prison : plutôt que de libérer des détenus sans préparation, il faut leur apprendre à vivre en société et reconstruire leur personnalité, car la prison déshumanise. La formation que je propose enseigne des compétences pratiques et permet de solliciter des entreprises. L’élément clé est la confiance des employeurs. Quand un patron croit en eux, les détenus se sentent considérés comme des êtres humains, reprennent confiance et peuvent réellement penser à la sortie de la délinquance. Le travail devient alors un vecteur de reconstruction et de citoyenneté. »


Tirer des leçons pour écrire une nouvelle page de vie


« Mon état d’esprit à cette époque, c’était un mélange de défi et d’orgueil pour masquer mes faiblesses et mon ignorance. Être en fuite, c’est être prisonnier d’un territoire inconnu : libre en apparence, mais enfermé dans une paranoïa constante. Avec le recul, je peux dire que la prison m’a rendu une liberté que la cavale m’a toujours reprise. » explique l’ancien détenu. Aujourd’hui, Louis-Philippe Roubat collabore avec les forces de l’ordre autour du projet Phonix. « L’accueil a été très positif. Magistrats, gendarmes, surveillants y voient une alternative crédible à la récidive. » Cette relation de confiance avec les services de police s’est construite au fil du temps. « Quand on a mon parcours, on pourrait penser que police et gendarmerie seraient des ennemis à vie. Mais paradoxalement, ce sont eux qui ont été les premiers à reconnaître que mon expérience pouvait devenir utile. Ils ont compris que je ne cherchais pas à justifier mon passé, mais à transmettre ce qu’il m’avait appris. Je ne mène pas d’enquêtes, ce n’est pas mon rôle. En revanche, je peux aider à comprendre les mécanismes du passage à l’acte, la psychologie d’un individu en rupture, les logiques internes de la délinquance. Ce que je transmets, ce sont des clés de lecture, un regard de l’intérieur, qui vient compléter leur savoir technique et juridique. Enfin, comme l’a dit un général de gendarmerie, je suis un peu une bibliothèque vivante, témoin des années 1950 à aujourd’hui. J’apporte une vision sans parti pris d’une époque dont il reste encore beaucoup d’enseignements à tirer. » conclut-il.

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